Mon amie Victoria - Jean-Paul Civeyrac (2015)


Mon amie Victoria, dernier film de Jean Paul Civeyrac, adaptation d’un roman de Doris Lessing, est une œuvre à la mise en scène sobre et limpide, truffée d’ellipses mais qui pourtant se déploie tout en délicatesse et fluidité. Film portrait de la vie d’un personnage au parcours tragique aux prises avec une société qui baigne dans le non-dit et qui désunit plus qu’elle ne rassemble, Mon amie Victoria se donne à voir et à sentir tout du long à la fois dans une forme de proximité et de distance vis-à-vis du spectateur.

Victoria, jeune fille noire issue d’un milieu modeste vit chez sa tante, malade. Un jour après l’école, parce que sa tante ne peut la garder, elle est conviée à dormir dans l’appartement de Thomas et Edouard, issus tous deux d’une famille bourgeoise. Victoria n’oubliera jamais la soirée et la nuit passées dans ce petit appartement cossu, mais si spacieux dans son souvenir, où elle fit la rencontre d’Edouard. Les années passent, Victoria vit désormais chez Fanny et sa mère, Fanny qui n’est autre que la narratrice de son histoire.


Victoria arrête les études, enchaîne les petits boulots, et finit par retomber sur Thomas. Ils forment tous deux un couple dont la relation peu passionnée sera éphémère mais qui aboutira à la naissance de Marie. Décidée à ne pas annoncer la nouvelle à Thomas, ce n’est que plusieurs années plus tard que Victoria lui révèlera l’existence de Marie. Se noue rapidement un lien fort entre la petite Marie et la famille de Thomas, laissant Victoria quelque peu en retrait, jusqu’à la prise de décision concernant la scolarité de sa fille.


Mon amie Victoria s’inscrit d’une certaine manière dans la continuité de films précédents du cinéaste, tels que Le doux amour des hommes ou plus récemment Des filles en noir par la veine tragique et romantique qui traverse ces différents récits filmés. Des filles en noir narre l’histoire de deux jeunes filles qui ont le mal de vivre. Dans une séquence emblématique du film, mettant en avant l’idée de romantisme du suicide, elles déclament en classe un extrait de littérature d’Heinrich von Kleist auquel succède l’écoute d’un morceau de Robert Schuman. La littérature agira ici comme objet d’une révélation et d’une prédestination pour les deux étudiantes: l’une passera à l’acte, l’autre remontera la pente.
Des filles en noir (2010)
Tragique, l’histoire de Victoria l’est assurément, mais le tout est révélé et mis en scène sans basculements dramatiques forcés, surenchère émotionnelle ou recherche d’une forme de compassion vis-à-vis du personnage. Le film tire ainsi sa force d’un équilibre étrange, qui n’est pas sans être quelque peu décalé et fragile, entre ce qui est dit, l’énonciation, notamment au travers de la voix off de Fanny qui nous conte l’histoire de Victoria, et la manière dont cela est montré, mis en scène. Les différentes étapes de la vie de Victoria, fragments de vie souvent douloureux, nous sont ainsi livrés dans une forme conjointe de proximité et de distanciation.

Ce sentiment de proximité ressenti avec le personnage de Victoria et son histoire, est d’emblée présent et suscité dans la séquence inaugurale du film, qui s’ouvre par un plan d’arbre filmé verticalement de bas en haut en panoramique, arbre exposé à la lumière vive du soleil autour duquel jouent des enfants et dont les multiples racines, telle une métaphore signifiante de l’écoulement des étapes de la vie, épousera à merveille la trajectoire sinueuse et accidentée de la vie de Victoria. Le film démarre alors, Victoria et Fanny, silencieuses, sont toutes deux sur un banc à côté duquel le fameux arbre révélateur doit s´élever. La voix de Fanny en off, à la couleur chaude, qui semble familière, commence alors à narrer le récit de l’histoire de Victoria. Elle ne nous lâchera pas avant les dernières images, participant ainsi à créer la structure elliptique du récit, à créer un sentiment de proximité du spectateur avec Victoria, tout en laissant cette dernière, dans un même élan, plus silencieuse à l’image, mais non moins présente.

Cette proximité créée par la voix off de Fanny est en effet contrebalancée par le jeu quelque peu distancié de l’actrice non-professionnelle Guslagie Malanda qui incarne le personnage de Victoria. Cette retenue, cet effacement dans le jeu de l’actrice, qui tendent à s’apparenter à la transparence et au dépouillement des modèles bressonniens, s’expliquent par la passivité de son personnage qui, résigné, subit davantage qu’il ne se bat pour changer le cours des évènements. D’autre part et dans un même mouvement, l´énigmatique et mutique Victoria, pleine d’humilité, gagne en force et en humanité : si elle est résignée et plutôt amorphe, il n’empêche qu’elle continue à avancer tant bien que mal, elle ne se laisse pas aller, et donc elle lutte tout de même. Ainsi, son visage aux traits affirmés, sa silhouette calme et posée, s’expriment dès lors davantage par une expression contenue, qui n’est jamais dans l’accentuation psychologique. Elle ne force ainsi pas le trait. Et le cinéaste de souligner que son actrice, de son absence à l`écran, gagne en présence.

Sur le plan de l’interprétation, le jeu des autres acteurs tend aussi à l’effacement, à être dans une forme de retenue naturelle, qui lors des premières séquences du film peut toutefois laisser de temps à autre sceptique. Adrien Michaux et Alexis Loret, acteurs dans plusieurs films de Eugène Green, délaissent ici la musicalité de leurs voix pour une énonciation plus naturelle et moins stylisée. Pascal Gregory, grand-père excentrique et fusionnel avec sa petite-fille, vampirique l’on pourrait dire, donne lui à son jeu et à son personnage toute son exubérance.

Car en effet, la dernière partie du film, celle où Victoria apprend à Thomas et à sa famille l’existence de Marie, les fréquente, s’avère centrale et déterminante dans la trajectoire jalonnée d’embûches de notre amie Victoria. Entre la famille de Thomas et elle se créée, malgré les uns et les autres, une relation qui joue sur un rapport quelque peu pervers de supériorité, une supériorité sociale assurément à laquelle se lie une forme de condescendance refoulée à l’égard de Victoria, qui la met dans le rôle de la pauvre mère sans travail fixe qu’il faut aider. Mais Civeyrac prend soin dans son analyse sociétale de l’intime d’éviter toute dichotomie moralisatrice au moyen d’un texte dont les mots sont pesés et où pointent ici et là quelques ambiguïtés. Les personnages ne sont pas bons ou mauvais, ils ne portent pas un masque, ils semblent mêlés de sentiments contrariés à l’égard de Victoria et sa situation.

La petite Marie, cadenassée d’une certaine manière entre sa mère et cette famille bourgeoise fait l’objet davantage encore de la part de la famille de Thomas d’actes et d’actions déplorables. Véritablement, plus qu’un autre membre de la famille, le personnage de Pascal Greggory s’accapare Marie, se l’approprie jusqu’à prendre des décisions à son sujet sans vraiment donner le dernier mot à Victoria. Mais peut-on blâmer un grand-père d’investir un lieu que les parents de l’enfant refusent d’occuper, de prendre des responsabilités que ceux-ci n'assument pas? Une séquence est emblématique de cette fêlure familiale : lorsque Victoria, Marie et son grand-père empruntent le sentier jusqu’à la maison de campagne familiale, Marie et son grand-père devancent Victoria, main dans la main, tandis que cette dernière, qui vient de retrouver sa fille, est seule.


L’annonce de l’existence de Marie à Thomas et sa famille a donc plus déséquilibré la petite famille de Victoria avec sa fille et son fils Charlie qu’elle ne la renforcée et soudée. On est à même ainsi de se demander qu’en sera t-il du lien à l’avenir entre ces trois êtres que la vie par hasard a réuni. Le film bientôt se refermant, nous ne le saurons pas.


Au moyen d’une mise en scène sobre et délicate, habilement construite et mesurée, avec ces ellipses qui viennent dilater le temps sur une trentaine d’années, le film permet également le surgissement de quelques échappées drolatiques et cocasses ou de pures séquences de contemplation comme lorsque Victoria en présence de son mari en pleine nature, laisse la lumière du soleil progressivement baigner son visage tout en affirmant sa présence au monde et l’amour qu’elle ressent pour son mari. Mais que signifie réellement cette séquence ? Victoria, lors de ce moment introspectif, de félicité radieuse, ne se voile t-elle pas la face, aveuglée qu’elle est par ce flot de lumière ?



Comme en écho et contrepoint au plan initial de l’arbre baigné de lumière, le film se referme sur une vitre balayée par la pluie derrière laquelle Victoria et son fils attendent le bus. Les différents évènements et soubresauts qui ont jalonné la vie de Victoria jusqu’ici auraient pu se passer autrement, il n’empêche qu’elle continue à garder la tête haute et reste debout, jusque dans son profond sommeil.







La femme de l'aviateur - Eric Rohmer (1980)

François (Philippe Marlaud), étudiant en droit, travaille la nuit dans un centre de tri postal à Paris, pour payer ses études. A l’aube, alors qu’il s’apprête à glisser un mot sous la porte de sa petite amie, Anne (Marie Rivière), il surprend celle-ci avec son ancien amant, Christian (Mathieu Carrière), un aviateur. Intrigué et jaloux, François demande quelques heures plus tard des explications à Anne, en vain. Réapparaissant après trois mois d’absence, Christian est en réalité venu lui annoncer qu’il mettait un terme à leur liaison pour retrouver sa femme, enceinte de leur enfant. Elle est effondrée. En début d’après-midi, François aperçoit son rival à la terrasse d’un café, gare de l’Est, accompagné d’une jeune femme blonde (Haydée Caillot). François les prend en filature et les suit jusqu’au parc des Buttes-Chaumont. Là, il fait connaissance avec Lucie (Anne-Laure Meury), une jeune lycéenne qui s’amuse et se distrait à l’aider.

Après avoir achevé le cycle des Contes moraux et adapté au cinéma Chrétien de Troyes et Kleist, Eric Rohmer inaugure en 1980 une nouvelle série avec La femme de l’aviateur, série qu’il nomme Comédies et proverbes. Sans abandonner les principaux motifs qui caractérisaient jusqu’alors son cinéma, Eric Rohmer décale sa caméra et change de perspective. Christian, l’aviateur pris en filature par François, aurait fait un parfait héros des Contes moraux. C’est pourtant sur François et sur Anne que le cinéaste décide de se pencher, en abandonnant du même coup la voix off du narrateur, omniprésente dans la plupart des Contes : deux être irrésolus, en plein doute, et qui parlent beaucoup.

A dire vrai, La femme de l’aviateur doit une grande partie de son charme au personnage de Lucie. La séquence de sa rencontre avec François est particulièrement intéressante. François monte dans un bus, à la suite de l’aviateur et de la mystérieuse dame qui l’accompagne. La jeune fille qui est assise en face de François, Lucie, lui lance des regards à la dérobée. La leçon d’allemand qu’elle doit apprendre l’ennuie ; elle est en quête de romanesque. A l’inverse, François est empêtré malgré lui dans une histoire qui le dépasse. La journée qu’il vit est digne d’un roman d’espionnage, mais le costume de détective est trop grand pour lui : son regard glisse d’un point à un autre, sans s’arrêter sur aucun. Lorsque les regards des deux jeunes gens se croisent, deux vies étrangères se télescopent. C’est la rencontre de Lucie, qui redoublera d’ingéniosité pour voler un portrait de l’aviateur et de sa mystérieuse compagne, ou pour deviner l’identité de cette dernière, qui sauve la filature du terne François. Curieuse, elle dit à François qui, au début, cherche à esquiver ses questions : « Ah, pardon. Ce que vous regardez me regarde ». La suite de la filature, dans le parc des Buttes-Chaumont, est d’une fraîcheur et d’un naturel fous.

Lucie

Le film se décline en deux temps. Le premier est celui de la découverte par François du retour de l’aviateur, et la filature qui s’ensuit. Fort d’un dispositif de tournage extrêmement léger, Eric Rohmer arpente Paris avec une équipe de techniciens réduite. Une vingtaine d’années après les débuts de la Nouvelle Vague et notamment Le Signe du Lion (1959), le cinéaste redescend dans la rue, et balade le spectateur de la gare de l’Est au parc des Buttes-Chaumont, au gré de la filature de François. Celui-ci se fait détective privé. Se défiant du sommeil qui le surprend pourtant plus d’une fois tout au long de l’histoire, François veut découvrir ce que signifie le retour soudain de l’aviateur. Le titre du film met en évidence le mystère qui est au centre des préoccupations de François. Que fait Christian à Paris ? Qui est la dame qui l’accompagne ? Ce que les protagonistes voient est susceptible de plusieurs interprétations. La réalité n’est pas donnée à celui qui y est confronté, elle ne se livre pas. François et Lucie échafaudent des hypothèses à partir des indices dont ils disposent pour tenter de percer le mystère, à la manière de Sherlock Holmes. La femme de l’aviateur préfigure en quelque sorte Triple agent (2004), l’avant-dernier film de Rohmer qui sera, lui, un véritable film d’espionnage. Néanmoins, le cinéaste sait se jouer des genres. Alors que La femme de l’aviateur est le récit d’un jeune homme sans histoires que l’on voit agir et se comporter comme un espion, Triple agent ne mise paradoxalement guère sur l’action : c’est surtout la parole du personnage principal, Fiodor, et, par là, la dialectique entre la vérité et le mensonge, qui seront questionnées par Rohmer.

"Ce que vous regardez me regarde"

La seconde partie contraste avec la première. D’une filature qui prenait Paris pour cadre, on passe à un huis clos dans la petite chambre d’Anne, sous les combles, où François fait irruption pour obtenir coûte que coûte des explications. Le spectateur est dans une position rêvée : il s’amuse de ce que savent ou ne savent pas les différents protagonistes, de leur aveuglement ou de leur naïveté. Dans les Contes moraux, les héros s’érigeaient déjà en maîtres d’un monde à leur mesure. On retrouve ici, dans ce premier épisode des Comédies et proverbes, l’aveuglement dont les protagonistes semblent irrémédiablement souffrir, et qui les conduisent à ne considérer les choses que selon leur propre point de vue. « Mets-toi à ma place », répètent les personnages de Rohmer. Ils en sont eux-mêmes bien incapables.